Rétrospective Isao Takahata: L'esprit de Ghibli
La Cinémathèque suisse, en collaboration avec le mudac, présente la rétrospective Isao Takahata: L’esprit de Ghibli à l’occasion de l'exposition que le musée lausannois consacre au cinéaste japonais. Ses plus grands succès seront projetés au Capitole, de Pompoko au Tombeau des lucioles, en passant par Panda Petit Panda et des épisodes de la série Heidi. Un cycle pensé autant pour les enfants que pour les adultes.
Du dessin animé comme registre majeur du cinéma
Peu de cinéastes auront marqué l’art de l’animation d’une empreinte aussi profonde et durable qu’Isao Takahata. Faisant sienne la leçon de Paul Grimault et de La Bergère et le Ramoneur (1952), dont la découverte en 1955 décide de sa vocation, Takahata pose, dès La Grande Aventure de Hols, prince du soleil (1968), les bases d’un réalisme dont il ne cessera de repousser l’horizon, transformant le langage du dessin animé japonais de son temps, l’arrachant aux conventions du cartoon comme au style disneyen pour affirmer sa capacité à révéler le réel, la figure humaine, la beauté du quotidien — et partant sa dimension sociale, politique et poétique.
Hols marque aussi le début d’un long compagnonnage avec Miyazaki, qui mène à une belle osmose artistique sur Panda Petit Panda (1972-73), où le merveilleux procède du regard enfantin posé sur le quotidien, puis Heidi (1974), qui révolutionne la production télévisée par une justesse telle que plusieurs générations de spectatrices et spectateurs, au Japon comme ailleurs, feront la découverte de la vie montagnarde par la jeune orpheline, partageant son émerveillement pour la beauté du monde qui l’entoure, son apprentissage des autres, ses émotions face aux incidents de la vie. Suivront Marco (1976), première série à dépeindre un enfant ordinaire, dénué des qualités distinctives d’un «héros», et héritière du néoréalisme italien, puis Anne... la maison des pignons verts (1979), sans précédent dans la façon dont on y voit la protagoniste grandir peu à peu, ses parents adoptifs vieillir, et leur rapport se transformer.
Après une décennie d’avancées restées inégalées dans l’histoire de la série animée, Takahata revient au long métrage avec le truculent Kié la petite peste (1981), puis avec Gauche le violoncelliste (1982, traduction du titre japonais Sero-hiki no Gôshu correspondant au choix fait dans l'exposition, ndla), tout en délicatesse musicale, qui marquent un nouveau tournant: désormais, tous ses projets auront pour cadre le Japon, dont il s’attachera à rendre compte de la réalité sociale, historique et humaine. Le Studio Ghibli, qu’il fonde en 1985 avec Miyazaki, lui en donne les moyens. Dans un premier temps, les deux hommes s’épaulent, se faisant tour à tour producteur l’un de l’autre. Takahata produit ainsi Le Château dans le Ciel (1986) de Miyazaki avant que celui-ci n’endosse ce rôle pour Histoire des canaux de Yanagawa (1987), un documentaire que Takahata réalise en prise de vues réelles.
De film en film, leurs deux œuvres entament alors comme un dialogue. Celle de Takahata est jalonnée d’explorations sans cesse renouvelées: du naturalisme tragique du Tombeau des lucioles (1988) au picaresque polymorphe de Pompoko (1994) en passant par la subtilité intérieure de Souvenirs goutte à goutte (1991), avant la rupture visuelle et narrative de Nos voisins les Yamada (1999) puis du Conte de la princesse Kaguya (2013), à la bouleversante profondeur existentielle – ces deux derniers films étant marqués par l’influence du maître québécois Frédéric Back. Par-delà les catégories, l’œuvre de Takahata touche au cœur de la personne humaine, et trouve là son caractère universel.
Xavier Kawa-Topor (NEF-Animation) et Ilan Nguyên (MEMA), commissaires du volet complémentaire de l’exposition au mudac
Les autres films de la rétrospective
Reconnue comme éminemment influente, l’œuvre de Takahata traverse cinq décennies de créativité et d’humanisme. De titres sériels (Panda Petit Panda, Heidi) à ses œuvres les plus emblématiques (Le Tombeau des lucioles, Pompoko), cette sélection plonge dans la carrière de ce maître du cinéma d’animation dont les films, variés, arborent des styles parfois très différents. La rétrospective comprend aussi le seul long métrage que Takahata tourna en prise de vue réelle, le documentaire militant L’Histoire des canaux de Yanagawa, inédit en Suisse et à ne surtout pas manquer.
Takahata, producteur
En marge de ses réalisations, Takahata fut impliqué dans la production de plusieurs films; deux d’entre eux sont présentés dans l’hommage qui lui est consacré. Tout d’abord Le Château dans le ciel, premier film réalisé par Hayao Miyazaki pour le Studio Ghibli, qu’il cofonde avec son compère Takahata. A ce classique s’ajoute une autre perle animée, plus contemporaine et européenne: La Tortue rouge. Admirateur des courts métrages de Michael Dudok de Wit, Takahata encouragea le cinéaste néerlandais à passer au long, l’accompagnant aussi sur le plan artistique.
Les influences
Dense et référencée, l’œuvre de l’érudit qu’est Takahata porte les traces de ses influences. Pour mieux les appréhender, trois films essentiels dans la méthodologie du Japonais complètent cette rétrospective, à commencer par Le Roi et l’Oiseau de Paul Grimault, dont le travail sur le réalisme de l’animation et l’approche brechtienne furent fondamentaux. Le réalisme, mot clé dans le cinéma de Takahata, puise entre autres ses origines dans le néoréalisme italien (Ladri di biciclette), tandis que l’animation et le rapport au blanc de Frédéric Back (Crac !) ont marqué son regard.
Evénement(s)
Isao Takahata avec le mudac
Samedi 2 mai à 20:30
Le mudac, Musée cantonal de design et d’arts appliqués contemporains de Lausanne, consacre une exposition unique à l’œuvre d’Isao Takahata, figure majeure du cinéma d’animation et cofondateur du Studio Ghibli. Le musée met en lumière la singularité d’un Takahata, qui a su renouveler en profondeur le langage de l’animation.
Réalisateur du bouleversant Le Tombeau des lucioles (1988) et du délicat Le Conte de la princesse Kaguya (2013), Takahata s’est distingué par une approche résolument humaniste, attentive aux gestes ordinaires, aux paysages, au passage du temps. Loin des codes spectaculaires de l’animation commerciale, son cinéma explore la mémoire, l’enfance, la guerre et les mutations sociales avec une sensibilité rare.
Dessins épurés, rythmes contemplatifs, recherche constante de nouvelles formes visuelles: chaque film témoigne d’une volonté d’expérimentation et d’une liberté artistique remarquables. L’animation devient sous le regard du cinéaste un médium poétique, capable de traduire les émotions les plus intimes comme les bouleversements de l’Histoire.
En ouverture du cycle, la Cinémathèque suisse, en collaboration avec le mudac, propose une soirée spéciale au Capitole avec la projection de Pompoko (1994) présentée par Marco Costantini, directeur du mudac.